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LA CIA A REFUSER D.ABATTRE BEN LADEN

 

 

Interview de Gary Schroen à PBS

LA CIA A REFUSER D.ABATTRE BEN LADEN

 

Gary Schroen est l’agent de la CIA qui fut choisi pour diriger

le premier voyage dans le nord de l’Afghanistan visant à

établir des liens avec les dirigeants de l’Alliance du Nord, à

leur offrir de l’argent, des équipements et un soutien politique,

et à joindre les forces américaines aux leurs afin d’éliminer

les talibans de Kaboul et des autres villes du nord de

l’Afghanistan. Schroen, qui servit pendant trente-cinq ans à

la direction des opérations de la CIA, est maintenant sous

contrat avec l’Agence et est l’auteur de First In : An Insider’s

Account of How the CIA Spearheaded the War on Terror in

Afghanistan. Ceci est la transcription partielle d’une interview

donnée le 20 janvier 2006.

Je suis devenu chef de station à Islamabad [Pakistan] au

tout début de l’année 1996. À ce moment-là, le gouvernement

américain ne s’intéressait pas à l’Afghanistan. […] Les

talibans y étaient ; tout le monde savait qu’ils violaient les

droits de l’homme, que leur gouvernement était instable et

que ce dernier traitait son peuple de manière exécrable.

Mais, en vérité, personne à Washington ne s’en souciait réellement.

L’Afghanistan était un trou perdu pour eux et c’est

en effet ce vers quoi le pays avait évolué… enfin, ils résoudront

leurs problèmes tout seuls.

Néanmoins, en mai 1996, nous nous sommes rendu

compte que la donne était différente depuis qu’Oussama

Ben Laden et son groupe étaient arrivés au Soudan. Le

CTC (centre antiterroriste de la CIA) commença véritablement

à s’intéresser à l’Afghanistan. En qualité de chef

de station à Islamabad, il était difficile pour moi d’entrepren-

 

dre toute action, car l’Afghanistan était un pays distinct, […]

mais, à l’été 1996, j’ai commencé à me concentrer sur et à

renouer contact avec d’anciens commandants moudjahidines

avec lesquels nous avions des liens dans les années 1960 et

1970. […]

Ce groupuscule à l’intérieur du CTC – le groupe UBL

[Oussama Ben Laden], comme nous l’appelons – ne tarda

pas à reconnaître que nous devions nous intéresser de très

près à ce type. Déjà en 1996, ses membres faisaient fortement

pression pour que les Soudanais l’expulsent.

Au tout début, étiez-vous impliqué dans l’affaire Ben

Laden ?

De 1996 à l’été 1999, en qualité de chef de station à

Islamabad, j’étais le chef sur le terrain de toutes les opérations

entreprises dans le but de capturer Ben Laden, […] tout

depuis le capturer alors qu’il se rendait avec une escorte de,

disons, Kandahar à sa ferme située à l’extérieur de la ville de

Tarnah, jusqu’à planifier réellement une frappe dans Tarnah

avec notre groupe afghan. […] [Nous] avons suggéré des

frappes de missiles de croisière dirigées contre Ben Laden à

plusieurs occasions, ce genre de choses.

Vous avez esquissé un sourire en me parlant des missiles

de croisière. Dites m’en plus sur cette histoire.

Après les bombardements en Afrique de l’Est [sur les

ambassades du Kenya et de Tanzanie] – je crois que leur

ampleur a été vraiment choquante, avec les centaines

d’innocents qui y ont été blessés, estropiés – il était évident que

l’administration Clinton voulait faire quelque chose. On nous

avait renseignés : Ben Laden et ses principaux acolytes se dirigeaient

vers un camp en Afghanistan, mais proche de la frontière

pakistanaise, et ils allaient y organiser une sorte de réunion

stratégique. Ces renseignements semblaient être valables et

nous les avions reçus suffisamment en avance pour permettre

la mise en place des missiles, que l’on pouvait tirer depuis des

avions, ou depuis l’un de nos bateaux ou sous-marins.

Le problème, c’était que les missiles allaient devoir survoler

le Pakistan pour atteindre leur cible, et que nous ne savions

pas du tout comment le gouvernement allait réagir. […] Nous

 

 

étions en bons termes avec le chef de l’armée pakistanaise,

mais nous ne les avons pas avertis à l’avance, car nous avions

peur que l’info sorte et que Ben Laden soit prévenu par des

éléments du gouvernement pakistanais, des forces militaires

ou de sécurité qui le soutenaient et l’admiraient.

Les missiles ont été lancés. Nous l’avons manqué de peu

– une demi-heure, deux heures, nous n’en avons aucune

idée. […] Le peuple pakistanais était indigné, car ces missiles

avaient survolé leur pays – l’un d’eux avait même échoué et

atterri au Pakistan – on considéra donc qu’il s’agissait d’un

incident international, que l’Amérique ne respectait pas la

souveraineté du Pakistan. Je crois que c’est ce genre de problèmes

qui a poussé l’administration à se méfier des missiles

de croisière.

En qualité de chef de station, deviez-vous être impliqué

dans la conception du plan visant à tester les renseignements

d’origine humaine ?

Mis à part cette frappe – en août 1998 – mon bureau est

à l’origine de toutes les autres opérations. […] Nous avions

des liens avec l’Alliance du Nord, le groupe de combattants

tadjiks du Nord, dirigé par Ahmed Shah Massoud. De 1997 à

2000 à peu près, la CIA a envoyé des équipes dans le nord

de l’Afghanistan pour rencontrer les partisans de Massoud,

pour essayer de les impliquer. […]

Essayer de contrôler ce qui se passait sur le terrain était un

travail de tous les jours pour moi et mon équipe au Pakistan.

On recevait constamment des conseils, des aides et des

ordres de Washington, et tout ce que nous planifiions, que

nous mettions au point devait être approuvé par Washington,

[…] et par le CNS (Conseil national de sécurité) qui pesait à

son tour si cette frappe risquait d’engendrer des dommages

collatéraux. […] Cela vaut-il le coup de prendre ce risque ?

Allons-nous faire empirer la situation en pratiquant ce genre

d’activités ?

Avons-nous été sur le point de réussir ?

Nous l’avons trouvé dans le désert, au début de 1999 je

crois, dans le sud de l’Afghanistan, en février. Il était avec

un groupe […] des Émirats arabes unis (UAE) avec lesquels

Le livre noir de la CIA

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les États-Unis avaient de très bonnes relations sur le plan

politique. Mes agents afghans trouvèrent Ben Laden dans

ce camp […].

Nous aurions pu tirer avec des missiles de croisière B-1

ou des bombardiers B-2. Une fois encore, le problème,

c’était les dommages collatéraux : qu’arriverait-il aux

Arabes à l’intérieur du camp ? Et qu’en serait-il de nos

relations avec les Émirats arabes ? […] Tout ce qu’il y a à

dire, c’est que nous n’avons pas essayé et que nous

l’avons manqué. Je ne crois pas que nous ayons jamais

été aussi près de l’avoir après ça, sauf en décembre 2001

à Tora Bora.

Avez-vous recommandé cette opération ?

Oh oui, absolument. L’organisation de Ben Laden venait

tout juste de bombarder deux ambassades en Afrique, de

tuer des centaines de gens, d’en blesser des milliers

d’autres : c’était un vrai boucher. […] Ce n’était pas juste un

Arabe étrange qui errait dans le désert et auquel ils offraient

l’hospitalité : ils savaient pertinemment qui il était. J’ai dit plusieurs

fois par le passé : « Si vous vous couchez avec les

chiens, vous vous réveillerez avec des puces. »

Mon conseil était donc le suivant : « Essayez. Nous

n’aurons pas d’autres chances et nous ne regretterons pas

de l’avoir fait. »

Jusqu’où va le débat dans de tels moments ?

Vous discutez jusqu’à ce qu’on vous dise de la fermer,

que la décision a été prise. […]

Aidez-moi à comprendre la chaîne. Elle part de vous à

Islamabad. Pour aller où ? Et vers qui ?

La chaîne de commande part de moi, en qualité de

chef de station, remonte vers le chef de la division du

Moyen-Orient et le chef du CTC, puis vers le directeur des

services de renseignements, le DCI, qui emmène alors les

personnes comme les deux gentlemen que je viens de citer

[…] au CNS et à la Maison-Blanche, afin de tout mettre sur

la table.

Quand la CIA « ratait » Ben Laden

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Évidemment, ce genre de choses demande que le président

donne son accord pour la frappe. […]

C’est remonté au plus haut, puis c’est redescendu à la

Maison-Blanche. En fait, le débat a duré plus d’une semaine,

car Ben Laden est resté là-bas plusieurs semaines. Je me levais

le matin, j’y allais. On me posait une question : « Dans quelle

tente dort Ben Laden ? » […] Puis une autre : « Où va-t-il aux

toilettes ? » Et je répondais : « Je n’en ai aucune idée, et

même si je le savais, quelle différence cela ferait-il ? Il n’y va

pas à heure fixe ! »

Les questions comme : « Quelle tente leur sert de mosquée

? Où vont-ils prier ? » On regardait une photo prise du

ciel. Comment je le saurais ? […] On passait aux choses

sérieuses, là, et il était impossible de répondre. À l’époque, il

me semblait juste, particulièrement puisque ça venait du

CNS, que c’était un moyen de trouver une raison pour ne

pas agir plutôt que de trouver un moyen de faire faire le

boulot.

Mais Clinton a signé 8 ou 10 ordres exécutifs qui disaient

que vous étiez en mesure de le tuer ?

Je crois que tout le monde savait, que tout le monde

s’était rendu compte que nous pouvions tuer Ben Laden.

Le problème, c’était que nous allions tuer un paquet de

ces Arabes. […] Ils auraient pu être les fils des dirigeants

d’Abu Dhabi [la capitale des Émirats arabes] ou de Dubai.

Qui savait qui ils étaient ? Le risque de voir nos relations

avec eux se détériorer dans une région où nous n’avions

pas beaucoup d’amis, et le fait qu’ils étaient en train

d’acheter toute une flotte d’avions de combat F-16, tous

ces facteurs ont pesé sur la décision prise : « Non, nous

l’aurons une prochaine fois. Il y aura d’autres occasions,

d’autres opportunités. »

Et comment compreniez-vous – par ce que vous entendiez

dire au moins – la manière dont s’est comporté Tenet

dans ce processus ? […]

Sur le terrain, j’avais l’impression qu’il plaidait en faveur

du projet, mais que cela venait du CNS, au sein duquel on

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hésitait à attraper Ben Laden alors qu’il était avec un groupe

d’Arabes du Golfe. […] Dans une certaine mesure, peut-être

de Dick Clarke aussi [expert antiterroriste].

Clarke ?

C’est ce qu’on nous a dit sur le terrain – c’était une information

de seconde ou de troisième main – […] que Clarke

avait été l’un de ceux à poser beaucoup de questions sur

qui se trouvait dans le camp, comment il était organisé, où

était Ben Laden. […]

C’est intéressant car, bien sûr, Dick Clarke […] s’est fait

connaître comme étant un farouche opposant à Ben Laden.

Il est très fort pour ça. Je crois tout simplement que les circonstances

étaient telles, avec les personnes qui accueillaient

Ben Laden dans ce camp, que ce soit lui, personnellement,

ou tout le groupe autour de lui qui disait : « Nous pouvons avoir

Ben Laden plus tard, dans une situation où on ne tuera pas

des gens qui sont peut-être nos amis » – même s’ils sont assis

avec un meurtrier qui affirme être en guerre avec les États-

Unis, quel genre d’amis sont-ils ? […]

Ça fait quoi d’être vous, assis derrière ce bureau ? Et

comment avez-vous reçu l’ordre de vous retirer, que nous

n’allions rien entreprendre ? […]

Je ne me rappelle pas les circonstances exactes, mais je me

souviens avoir reçu un câble qui disait : « La décision a été prise

au sein du CNS que nous n’attaquerions pas Ben Laden maintenant.

» On nous a alors ordonné de prendre des mesures pour

protéger nos collaborateurs afghans qui prenaient des risques

considérables là-bas, car on avait en réalité besoin d’envoyer

nos gars dans la région, où ils pourraient garder un oeil sur le

camp, afin de s’assurer que Ben Laden y était toujours. […]

Quand vous y repensez, ça doit vraiment vous « foutre en

l’air » ?

Il y a tant d’autres choses à faire dans la bureaucratie

que de jeter l’éponge à un moment donné et démissionner.

Quand la CIA « ratait » Ben Laden

[…] J’ai présenté de bons arguments, c’est tout – la CIA soumet

l’info ; de notre côté, nous donnons l’opportunité, nous

évaluons les risques, puis nous transmettons aux décideurs

politiques. C’est comme ça. Est-ce que j’étais énervé ? Oui.

Est-ce que je regrette qu’on ne l’ait pas fait ? Oui, beaucoup.

Je crois que ça aurait changé la donne. Cela n’aurait

peut-être pas empêché le 11 Septembre – il était déjà

bien planifié – mais cela aurait pu l’entraver. Cela aurait pu

le retarder. Peut-être que ça ne l’aurait pas empêché, mais

ça, nous ne le saurons jamais. Il est toujours en liberté, quelque

part.