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Rina Shermam, auteur de "Le huitième mort de Thibirine"/L’INTERVIEW Pierre Cassen

 

Rina Shermam, auteur de "Le huitième mort de Thibirine"

L’INTERVIEW DE LA SEMAINE

 

mardi 17 février 2009, par Pierre Cassen

 

Riposte Laïque : Pouvez-vous raconter, pour les lecteurs de Riposte Laïque, les circonstances dramatiques qui vous ont amenée à écrire ce livre, en 2007 ?

Rina Sherman : En février 2004, la veille de mon retour d’une étude de sept années avec les Ovahimba de Namibie et Angola, j’apprends la mort de mon compagnon, Didier Contant. Il revenait d’un mois d’investigation sur l’enlèvement et l’assassinat des moines de Tibhirine à Médéa, Blida et Alger. Dès son retour, il me fait part des accusations qu’un journaliste de Canal +, Jean-Baptiste Rivoire, répand dans des rédactions parisiennes, notamment celle du Figaro Magazine, journal dans lequel Didier devait publier sa dernière enquête sur les moines de Tibhirine.

Au cours de cette dernière investigation, le grand reporter Didier Contant avait trouvé de nouveaux témoins affirmant que les moines avaient été assassinés par le GIA et il avait recueilli des témoignages mettant en doute la crédibilité des propos d’Abdelkader Tigha. Or, l’enquête de Rivoire reposait en grande partie sur les déclarations de ce sous-officier déserteur de l’armée algérienne, qui mettait en cause cette dernière dans l’assassinat des moines.

 

Les soi-disant révélations de Tigha ont été largement exploitées par un certain nombre de milieux et de personnes ayant manifesté un vif intérêt pour la situation en Algérie et qui dénoncent sans nuance, depuis plusieurs années, l’instrumentalisation du terrorisme islamiste par le gouvernement algérien.

Dans l’intention d’empêcher toute nouvelle publication de son confrère, Jean-Baptiste Rivoire a contacté les rédactions parisiennes en se réclamant de sources dignes de foi, pour accuser, ni plus ni moins, Didier Contant d’être un agent des services secrets algériens et français.

Les nombreux journalistes, témoins des faits, entendus par le juge d’instruction ont confirmé la réalité des accusations proférées par Rivoire, et le caractère gravissime d’une telle manœuvre qui condamne la personne visée à une perte totale de crédit et à sa mort professionnelle… Didier Contant n’a pas supporté d’être ainsi calomnié et mis en cause dans son intégrité professionnelle.

Riposte Laïque : Quel est votre regard sur la théorie du « qui tue qui ? », développée en France par toute une partie de la gauche, dans les années 1995, qui consista à accuser le gouvernement algérien des assassinats commis par les islamistes ? Comment expliquez-vous une telle lecture, visant à dédouaner les fous d’Allah ?

Rina Sherman : Ce sont des journalistes et des militants des droits de l’homme, qui, pendant un temps, ont dominé la presse française en tentant de faire endosser à l’armée algérienne la responsabilité dans les massacres qui ont eu lieu en Algérie dans les années 90. Ils voulaient que les Algériens « renouent avec la démocratie » en vivant sous la charia, loi qu’allaient imposer les islamistes une fois venus au pouvoir dans ce pays. Il s’agit à mon avis d’une erreur de pensée, qui consiste à dire que « l’ennemi de mon ennemi est mon ami », née d’un sentiment d’anti-colonialisme et parfois d’anti-américanisme d’une fraction de la gauche française, notamment celle liée à l’Internationale socialiste et aussi à ceux que l’on appelle des islamo gauchistes. Cela ne date pas des années 90 en Algérie ; une partie de la gauche française a soutenu la venue au pouvoir de Khomeiny en Iran en 1979.

Il y a là risque d’amalgame entre une opposition à la discrimination contre des personnes de culture ou de foi musulmane, ce qui doit être combattu avec fermeté, et une victimisation des intégristes politique. Ces derniers ont d’ailleurs très bien su se positionner médiatiquement à la fois comme victimes et comme sauveteurs des pauvres, tout cela au nom de Dieu, et tout en massacrant des centaines de milliers de personnes. Cela a eu lieu avec la complicité de leurs défenseurs occidentaux qui leur défendaient en disant, « même si vous revendiquez vos crimes, nous pensons qu’il n’en est rien et que c’est l’armée algérienne qui est derrière les massacres. »

Cette attitude exprime une ambiguïté d’une certaine mentalité occidentale, une sorte de nostalgie mal tournée qui n’accepte pas que le colonisé d’hier soit un interlocuteur à part entier aujourd’hui. C’est ainsi que l’on trouve les organisations de la société civile en Algérie affaiblies et disloquées aujourd’hui ; ils ont beaucoup de mal à trouver un soutien conséquent auprès de leurs camarades occidentaux.

Mais les campagnes de presse du groupe de pression « Qui tue qui ? » servent aussi de moyen de destabilisation de l’Algérie, et, par conséquent, les intérêts de plusieurs courants.

Riposte Laïque : Pensez-vous qu’il y ait une continuité, dans l’attitude de ces associations ou partis, entre la théorie du « Qui tue qui ? », la défense du voile à l’école, et les récentes manifestations, dans toute la France, aux côtés des islamistes, contre l’intervention israélienne à Gaza ?

Rina Sherman : Oui, indéniablement, ce sont des facettes différentes d’une même mentalité. Ceci ne doit pas nous cacher qu’avec juste raison, des démocrates français ont manifesté contre les massacres de la population civile à Gaza.

Riposte Laïque : Vous avez accusé le journaliste Jean-Baptiste Rivoire d’avoir sali votre compagnon, Didier Contant, lors d’une enquête sur l’assassinat des sept moines de Tibhirine, de l’avoir tué professionnellement auprès des rédactions par de nombreux coups de téléphone infamants, l’ayant acculé au suicide. Vous avez porté plainte contre lui. Pourquoi cette démarche, et où en est-elle ?

Rina Sherman : C’est une question d’éthique avant tout. Didier Contant n’était pas un militant, c’était un très bon journaliste qui avait du flair, et un professionnel de l’information qui savait vérifier et recouper ses informations. Il n’était pas dans un camp ou dans un autre. Il avait passé un mois en Algérie pour compléter sa troisième investigation sur la mort des moines de Tibhirine. J’ai suivi son séjour de près, ainsi que les événements dramatiques survenus à son retour à Paris. Par conséquent, quand j’avais appris sa mort, j’étais déjà informé des accusations que Rivoire répandait contre lui. Une contre investigation, longue de dix-huit mois, m’a donné suffisamment d’éléments pour porter plainte contre Rivoire. Parfois la vie nous demande de nous mettre debout, même en étant presque totalement isolé et face à des adversaires qui se croient d’emblée vainqueurs.

C’est pour cela que j’ai écrit le livre Le huitième mort de Tibhirine*, basé sur mon contre-enquête, et que j’ai fait Paris de mes exils, un film qui revient sur les événements, mais évoque également le rapport de l’Occident aux questions des droits de l’homme. Voilà pourquoi j’y suis encore aujourd’hui.

Une étape importante vient d’être franchi : Cinq ans après la mort du grand reporter Didier CONTANT, le juge d’instruction parisien, Patrick RAMAËL, qui enquêtait sur les circonstances du décès, a ordonné, le 5 février dernier, le renvoi du journaliste Jean-Baptiste RIVOIRE devant le tribunal correctionnel de Paris du chef de violences volontaires préméditées.

Riposte Laïque : Quel regard avez-vous, quatre ans après le drame qui vous a frappé, sur le monde des journalistes, face à la montée de la menace islamiste, en France, en Europe et dans le monde ?

Rina Sherman : Vu la concentration d’intérêts et la façon dont le gouvernement actuel accule les patrons de presse, on ne peut réellement parler de liberté d’expression dans la presse française. À quelques rares exceptions près, aujourd’hui un journaliste dispose de peu de marge d’expression. Les journalistes sont contraints de s’inscrire dans une ligne éditoriale et donc d’une vision politique tracée d’avance ou de partir. Par conséquent, le journalisme d’information et d’analyse, le vrai journalisme, est remplacé par un journalisme de petite opinion et de communication, selon des méthodes apprises dans des écoles spécialisées. Il est inadmissible que la plupart de ces journalistes, qui combattent Le Pen en France, qu’une partie d’entre eux soutienne ce nouveau type de fascisme qu’est l’Islamisme intégriste.

 

L’occident doit assumer sa responsabilité dans la montée de l’intégrisme politique et de la violence dans le monde. Soutenir des partis fanatiques qui ont pour objectif déclaré de contrôler et de régenter dans ses moindres détails la vie d’un peuple ou des ressources stratégiques d’une région est politiquement erroné et moralement intolérable. Il faut à la fois lutter contre toute forme de discrimination et éviter des alliances avec des extrémistes sous prétexte d’avoir un ennemi en commun.

J’ai récemment assisté à une conférence à Berlin sur la représentation de la migration dans des musées. J’étais étonnée d’entendre des participants, directeurs de musées, commissaires d’expositions et artistes discuter des heures durant pour savoir quels termes utilisés pour désigner ceux qui venaient d’ailleurs, les immigrants. Doit-on dire multiculturel, transculturel ou plutôt diversité culturelle ? Cela me rappelait la pensée cloisonnée d’antan des Sud-africains qui remplaçaient la formule « éducation bantoue » par la formule hypocrite « développement séparé » pour cacher la ségrégation raciale dans le système d’éducation.

Seulement, nous sommes en 2009 en Europe.

Ceux qui sont d’ailleurs font partie de notre histoire à part entière. Nous avons été chez eux, où nous avons pas mal pillé, un peu à notre gré, puis ils sont venus chez nous. Ils ont combattu à nos côtés dans nos guerres, ils ont bâti nos villes et construit nos routes, ils se sont liés avec nos femmes et nos hommes, ils ont fait des enfants, qui sont là, qui sont Français à part entière, mais qui, à nos yeux, trop souvent, sont restés les Autres au lieu d’être accepté comme les Nôtres.

Il est grand temps pour nous de passer le cap : l’Occident doit retrouver la voie du dialogue, avec des interlocuteurs considérés comme des égaux. Nous n’avons en rien à nous défroquer devant des intégristes politiques qui prétendent agir au nom de la religion, mais en revanche nous devons être solidaire des organisations démocratiques de la société civile des pays en question.

Propos recueillis par Pierre Cassen